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Libre, pauvre, bientôt adapté au cinéma? Franck Courtès

Publié le 12 avril 2024 à 09:29 par Magazine En-Contact
Libre, pauvre, bientôt adapté au cinéma? Franck Courtès

« Entre mon métier d’écrivain et celui de manœuvre, je ne suis socialement plus rien de précis. Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en hiver sont à l’obscurité : il fait noir mais ce n’est pas encore la nuit » A pied d’œuvre, de Franck Courtès.

Le sixième livre écrit et publié, en 2023, par Franck Courtès, A pied d’œuvre, évoque en moins de deux cents pages la vie d’un écrivain « condamné » à effectuer des petits boulots, à se proposer et vendre comme manœuvre, bricoleur sur des plateformes de mises en relation, d’intermédiation, pour gagner sa vie. Plutôt mal. Condamné n’est pas le bon mot, en réalité. Franck Courtès a choisi ce mode de vie, cette conduite de son existence. La liberté a un prix, le corps a sa mémoire, les artistes et écrivains ne déjeunent pas tous au Café de Flore. 
On a beaucoup apprécié le livre ( voir extraits et critique dans notre prochain numéro). Et comme son auteur répond aux mails, plutôt vite, on a posé à ce dernier quelques questions inspirées par cette lecture stimulante. Et envoyé un photographe au domicile de Mr Courtès, quelque part près des arènes de Lutèce.

Franck Courtès chez lui à Paris © Edouard Jacquinet

Après une carrière plutôt réussie de photographe, que vous avez interrompue, A pied d’œuvre est votre 6ème livre. Avez-vous le sentiment d’avoir progressé dans votre « art », savoir-faire depuis les premiers écrits ?
Franck Courtès : J’ai le sentiment d’avoir toujours, d’être parvenu toujours à écrire et finaliser le livre que j’avais en tête, au moment où je l’écrivais. Mais j’ai en effet progressé je crois, notamment pour parvenir à ce mélange de modernité et de classicisme qui était mon objectif. Le travail de mes éditeurs m’a en fait beaucoup aidé, les remarques qu’ils m’ont adressées. La relecture par exemple est une étape importante, dont j’ai compris l’intérêt. On repère par exemple des répétitions. Mais des auteurs qu’on peut découvrir vous font également évoluer dans la vision de ce que vous recherchez. Je lis par exemple Colette en ce moment, que je connaissais pas bien. Elle a un œil, une fantaisie incroyable, de l’audace. Il y a beaucoup d’innovations stylistiques, chez elle.

Quels sont les auteurs qui sont vos boussoles, vos références pour leur façon d’écrire ?
Proust, Emmanuel Carrère, Raymond Queneau, Houellebecq, même si ce n’est pas obligatoirement un grand styliste.

Vous évoquez vos éditeurs et notamment Karina Hocine, Charlotte von Essen, qu’est-ce qui vous a fait passer de  C Lattès à Gallimard ?
Mon éditrice précisément, Karina Hocine, avec laquelle je travaille depuis le début (elle est remerciée en fin d’ouvrage). Souvent, les éditeurs emmènent avec eux des auteurs célèbres ou gros vendeurs d’ouvrages, ce qui n’est pas mon cas, mais nous sommes attachés l’un à l’autre. Il se trouve que mon livre a été accepté en comité de lecture, chez Gallimard une étape préalable; alors j’ai pris le bon côté de la chose.

Vous avez arrêté de faire et de vivre de la photo, lassé dites-vous. Est-ce que ça pourrait être la même chose avec la littérature, le métier d’écrivain ?  On a le sentiment, et vous l’écrivez fréquemment dans le livre, que vous ne pouvez pas vous passer de l’écriture, des heures passées à écrire ?
C’est plutôt la pauvreté qui pourrait me faire interrompre, cesser ce métier d’écrivain. C’est ce que je raconte, qu’on ne gagne pas sa vie, qu’on est pauvre, que quantité d’écrivains ne vivent pas de ce métier.

Franck Courtès chez lui à Paris © Edouard Jacquinet

Votre description de sous-traitant, d’auto-entrepreneur qui vit grâce aux petits boulots de bricolage glanés sur une plate-forme est très réaliste, donne à voir le peu d’état d’âme des clients, des fondateurs de la Plate-forme. Mais vous ne la nommez pas .. ?
De nombreux journalistes m’ont demandé de quelle plateforme il s’agissait. Je ne l’ai jamais dit, je ne le dirai pas. Elle a cessé ses activités et je ne réalise plus ces jobs. Mon corps ne le permettait plus. J’avais trop de douleurs et de tracas.

Un chapitre, celui où vous vous retrouvez la nuit, sur une route éloignée de Seine et Marne, de retour d’une de ces missions plutôt mal payées, à avoir un accident, à devoir étouffer un chevreuil, m’a laissé le sentiment qu’elle pourrait devenir une scène de cinéma. Elle est très forte. Mais pourtant l’incident ne semble pas clignoter comme une alerte qui vous indiquerait que vous êtes allé trop loin, que tout ça n’est pas raisonnable ?
C’est la santé qui m’a fait cesser ce type de travaux, pas cet incident. Mais là où vous êtes dans le vrai, c’est que cette scène, son climax a marqué quelqu’un d’autre. ( Selon nos informations, les droits du livre viendraient d’être achetés, par un producteur renommé )

Le livre a bénéficié de bonnes critiques, plutôt nombreuses, est publié dans une collection prestigieuse. Il est très bon, je trouve, comme quantité d'autres lecteurs, nouveau dans les thématiques qu’il aborde. Mais ce n’est pourtant pas l’explosion dans les ventes.
Mon livre qui s’est le mieux vendu avait jusque-là atteint les 5000 exemplaires achetés. On dépasse les 10 000 avec A Pied d’œuvre, c’est bien mieux mais même mon éditeur, Gallimard, reconnait que ce n’est pas ou plus les chiffres qu’on constatait il y a quelques années, après tant d’articles. C’est comme ça.

La liberté, à laquelle vous êtes attaché, ce refus de perdre sa vie à la gagner a tout de même un sacré prix : l’éloignement d’avec vos deux enfants. L’incapacité à assumer leurs études, par exemple ?
C’est vrai. J’évoque la question, cette tristesse dans le livre. Mais ma fille est devenue de toute façon agricultrice, attachée à produire de façon artisanale, elle vit au fond des bois. Je ne la verrais pas de toute façon, même si je vivais au Canada. Et pour mon fils, j’ai de la chance, il est en mission en France, pour trois ans.

Il n'y a pas eu tant de plateformes dans ce secteur, qui confiaient des travaux de ce type. Vous avez connu …..?

Au bout du fil, un blanc. Et puis : oui, c'est bien cette plateforme sur laquelle j'ai beaucoup pris de missions, mais pas exclusivement. Vous la connaissiez ?

On l'a bien connue, en effet, pour avoir évoqué quelques-uns de ses “méfaits” dans un article. On a promis de ne pas la citer, et d'ailleurs on s'en fiche: elle a passé l'arme à gauche, comme bien des start-up des années 2000, bien qu'elle ait occupé souvent la une des médias. Ce qui demeure, c'est un très bon moment de lecture.

A Pied d'oeuvre. Notre avis.

Après avoir été photographe, pendant plus de vingt ans, croisé et mis en boite quelques stars du rock et d'autres, le photographe connu a pris la poudre d'escampette. Il a pris “la dernière photo". Ses premiers livres connaissent des succès d'estime, qui lui valent tout de même d'apparaitre dans les journaux, en télévision, à La Grande Librairie. Mais côté revenus et moyens de subsistance, c'est très très maigre. Voilà notre homme plongé dans l'univers des plateformes qui ont permis d'ubériser le travail, et notamment les petits travaux de bricolage. Sous réserve de répondre vite aux enchères, d'être fiable, de ne pas trop poser de questions et de ne pas espérer trop de reconnaissance, il y a du taf: de vitrier, peintre, monteur de meubles. Et l'on rencontre ses semblables, des blancs, des travailleurs noirs, de l'Est, qui peignent eux aussi, bricolent, réparent des chasses d'eau ou aménagent des balcons dans les beaux quartiers de Paris ou en Seine et Marne. L'important, c'est d'être bien noté, sur la Plateforme. De femme, il n'y en a pas, “ les liens sacrés du mariage” s"étaient distendus, on est libre, fatigué, étonné parfois mais libre. Bientôt très usé. On revient chez soi, heureux de la tâche accomplie, sans rien qui obsède dans le cerveau, pas comme lorsqu'on était photographe. Tandis que l'artiste pense à son travail sans arrêt, médite, songe aux bonnes façons de récupérer le montant des factures ( que des clients madrés s'évertuent parfois à ne pas régler), le bricoleur de plateforme n'a pas ces tracas: il a pris son billet en fin de mission. “ Sur une majeure partie de la France ”, le travail ne manque pas, ni les bons motifs de mettre tout ceci par écrit.

Franck Courtès écrit sans pathos, ne se plaint pas, il est vivant et nous également, heureux. Grâce à ces 180 pages qui se dévorent, émeuvent, font sourire, monter la colère, réfléchir. “ Toute ressemblance avec notre époque" semble voulue et fait la matière d'un très grand récit, comme un uppercut.  Manuel Jacquinet

Extraits*,  F. Courtès. (2023). A pied d’œuvre

P. 49/50 : C’est ainsi, par un chantier peu payé auquel rien ne m’avait préparé, que j’ai changé de vie. Changer de vie quand celle-ci vous est devenue insupportable s’avère moins difficile que de ne pas en changer du tout.

Ma première impression agréable quand je commence une activité de manœuvre est à peine avouable tant elle est puérile. Il s’agit du plaisir de pouvoir se salir légitimement, un plaisir approchant celui qu’ont les enfants à sauter dans les flaques de boue.

Puisque je monnaye essentiellement ma disponibilité physique, il me faut reprendre du poids et des forces. Sur les conseils de mon médecin, je mange du pain avec du beurre, des pois chiches avec des sardines à l’huile, des pommes de terre et des œufs, toutes ces nourritures bon marché et caloriques dont j’avais par le passé pris l’habitude de me méfier. Le médecin sourit en me laissant partir : « Vous êtes le premier patient de votre âge à qui je dis de manger plus gras. »

Je suis celui qu’on appelle non parce qu’on ne sait pas faire quelque chose de difficile, mais parce qu’on ne veut pas le faire. Laver les vitres, descendre des meubles aux encombrants, nettoyer des terrasses, vider des caves, désherber les jardinets. Je ne suis pas même ouvrier, je suis manœuvre (..).

*Avec l'aimable autorisation de l'éditeur. 

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